L'arrête de mer

Ce jour là, peu de gens étaient venus, nombreux restaient enfermés chez eux près de leurs postes  radios. Les nouvelles étaient terribles, il était difficile de l'ignorer; les coups de canons tonnaient d'un son très grave et lointain. Nous étions loin du front, les obus n'arrivaient dans cette ville que plusieurs jours après la reprise des combats. A chaque bruit de canon, nous entendions les prières et soupirs des gens.

C'était ainsi depuis le début de l'été, la guerre avait repris dans la capitale en dent de scie, certaines semaines calmes et d'autres semaines terribles. Les obus se rapprochèrent de notre ville à plusieurs reprises; ce jour là ils étaient encore lointains.

Nous étions installés sur ce canoë sans bord au dessus plat, une barque locale appelée l'arrête de mer. Nous étions assis là-dessus avec l'insouciance et l'innocence de nos quatorze ans. Nous avancions sur une mer d'huile. D'habitude nous redoutions les canots à moteur qui, en passant près de nous, nous éclaboussaient d'eau de mer et puis leurs vagues déstabilisaient notre canoë. Aujourd'hui, aucune barque ne nous barrait la route, aucun moteur ne s'était rapproché de nous, aucune personne en ski nautique, la mer était à nous, c'est un sentiment de vide, de désespoir. Eh bien, est-ce que nous étions les seuls inconscients de toute cette ville?

Elle me passa la pagaie, et s'allongea sur le canoë, le soleil de septembre faisait bronzer sans brûler, me dit-elle; elle voulait en profiter, l'école devait reprendre dans quelques jours, mais, là rien n'était certain, tout cela dépendait des canons. Je ramais de toutes mes forces, des forces d'un garçon qui voulait montrer sa maîtrise, le canoë avançait en direction du port et s'éloignait de notre plage. Soudain deux coups de canons, moins loins que les précédents mais toujours pas sur notre ville. Quand les obus se rapprochaient, le port étaient souvent la première cible. Que faire? Je continuais à ramer et puis se mettant debout sur le canoë je dis: "nos sommes à la moitié du temps de location, il est temps de retourner". Je laissai passer quelques secondes comme s'il fallait une pause d'insoucience avant de s'agenouiller  pour pagayer vers notre plage.






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