L'appareil à soufflet





Dans une armoire de sa chambre, mon père gardait précieusement un vieil appareil photo. Un appareil d'un certain temps, le genre de boîte à cigares, sur une des faces se trouvait une lentille et sur l'autre une minuscule manette. Il suffisait de pousser cette manette vers la gauche pour que la boîte s'ouvrait et se déployait en une pyramide en accordéon avec une autre lentille au bout. La boîte à cigares devenait un appareil photo.

Mon père l'avait acheté d'occasion avec l'argent de ses premiers cours particuliers, l'ancien propriétaire l'avait vendu pour le remplacer par un modèle plus récent, plus compacte. Et puis mon père avait construit lui-même tout un équipement: une chambre noire en bois démontable avec une vitre rouge sur un côté. Il remontait cette cabane sur le balcon ou dans le jardin. La chambre noire a disparut depuis longtemps, mon père avait gardé des photos de cette œuvre, des photos de près, des photos de loin et sous tous les angles pour se rappeler sa passion de jeunesse pour la photo.

Me voyant intrigué par cet appareil, il m'expliqua tout le procédé, les heures qu'il passait dans sa chambre noire entre révélateur, bain d'arrêt, fixateur, séchage ou glaçage.

Ses photos, toutes en noire et blanc, étaient rangées dans une série d'album alignés sur une étagère de sa bibliothèque. Des albums que personne n'ouvrait depuis des années. Les photos étaient collées sur les feuilles avec des coins dorés. La colle n'adhérait plus et ainsi chaque page tournée révélait un nouveau tas de photos d'un événement de sa vie:  ses vacances, ses amis, ses élèves et peut-être ses amours. Je regardais sans poser de questions, à lui de choisir ce qu'il avait envie de raconter. Certaines photos bien réussies, d'autres mal glacées ou bien l'effet du temps avait grignoté une partie du décor. Certaines photos étaient collées entre elles, alors à chaque fois mon père retirait ses lunettes, rapprochait le tas de photos de son visage, se concentrait pendant des minutes et les séparaient en silence.

Je revenais très souvent admirer cet appareil photo et analyser son mécanisme primitif ou continuer mon exploration discrète des albums photos de famille. Au bout de plusieurs albums, le décor changea,  les imperfections disparurent, elles représentaient une autre période de sa vie, je retrouvais ma mère, des bébés avec leurs premiers sourires et leurs premiers pas. Mais cela n'était plus l'œuvre de cet appareil, l'ancien appareil n'est plus qu'une pièce de souvenir dépourvus de ses pellicules géantes.

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